De la Fast Science à la Slow Science ?

Lorsque l’on cherche à caractériser les dimensions de processus d’élaboration des savoirs, la question du temps est peu souvent travaillée. Pourtant, la dimension temporelle est fondamentale dans le rapport de l’Homme à la science, tant sur la façon dont les résultats de la science modifient nos rapports aux temps que sur la façon dont les Hommes de science subissent ou choisissent les rythmes de leur pratique. Nous postulons ceci : sortir de l’immédiateté et de l’accélération continue des rythmes de production des connaissances devient un élément problématique d’importance pour les sciences et techniques contemporaines.

Pour soutenir ce postulat, nous présentons ce qui en est, selon nous, un symptôme. En octobre 2010, un anthropologue français, J. Candau, lance un « appel pour un mouvement Slow Science » qui a eu un écho plutôt favorable dans la communauté universitaire française. Voici le constat de départ : « Chercher, réfléchir, lire, écrire, enseigner demande du temps. Ce temps, nous ne l’avons plus, ou de moins en moins. Nos institutions et, bien au-delà, la pression sociétale promeuvent une culture de l’immédiateté, de l’urgence, du temps réel, des flux tendus, des projets qui se succèdent à un rythme toujours plus rapide. Tout cela se fait non seulement aux dépens de nos vies – tout collègue qui n’est pas surmené, stressé, « surbooké » passe aujourd’hui pour original, aboulique ou paresseux -, mais aussi au détriment de la science. La Fast Science, tout comme le Fast Food, privilégie la quantité sur la qualité ». Le sociologue O. Gosselin, de l’Université Libre de Bruxelles, explique que cette notion de Slow Sciencen’est pas neuve et qu’elle est le « symptôme d’un malaise qui n’a cessé de s’étendre durant les dernières décennies » 1. Selon cet auteur, « adopter une démarche Slow Science consiste moins à développer un univers parallèle ou à bricoler dans les marges du système, qu’à transformer nos pratiques scientifiques en y (ré)insufflant les valeurs qui font de notre vie une vie de qualité » 2. Il s’agit notamment de promouvoir une autre posture du chercheur et un autre rapport au travail. Alors que le temps scientifique semble être marqué par un souci constant d’avancement et progrès qui se caractérise souvent par une course aux résultats, pourrait-on dire, comme le fait R. Sennett pour la figure de l’artisan 3, que la lenteur même du temps professionnel est une source de satisfaction lorsque la pratique s’enracine et permet de s’approprier un savoir-faire ?

Ainsi, lorsque l’on s’intéresse aux processus d’élaboration des savoirs, il conviendrait de se poser les questions suivantes : comment penser des temps longs pour ne pas se contenter d’une approche locale et à court terme ? Comment se donner le temps de penser, de façon réflexive, le processus en cours et les concepts qui le fondent ? Comment identifier et respecter la « chrono-diversité » (diversité des rythmes et des échelles de temps) de chaque acteur mobilisé comme de chaque métier ? Bien entendu, ces questions nous éloignent des réponses toutes faites et convenues qui s’articulent toutes autour de l’axiome ravageur « le temps c’est de l’argent ». Axiome qui ne peut être celui d’une science selon l’Homme.

Selon nous, ces questions appellent plutôt à revenir sur quelques caractéristiques fondamentales du concept de science.

Léo COUTELLEC

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1,2 O. Gosselin. La désexcellence, à lire sur : http://www.sauvonsluniversite.com/spip.php?article4926 (consulté le 18 janvier 2012)

3 R. Sennet (2010). Ce que sait la main : La culture de l’artisanat, Albon Michel, Paris

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