[CR] Labo Planète. Ou comment 2030 se prépare sans les citoyens

Compte-rendu d’ouvrage :  Testard J., Sinai A. et Bourgain C. Labo Planète. Ou comment 2030 se prépare sans les citoyens, Mille et une nuits, 2010

Cet ouvrage est issu d’un cycle de débat, dialogues Sciences-Planètes, organisé en 2007 par la Fondation Sciences Citoyennes, et dont l’objectif était d’évaluer « en quoi ce qui se passe aujourd’hui dans les laboratoires préparent le futur ». Organisé autour de grandes thématiques comme le réchauffement climatique, la fin annoncée du pétrole, la médecine améliorative, l’agriculture ou les brevets, ce livre est davantage intéressant par les propositions qu’il suggère que par le diagnostic qui en est à l’origine. Ce dernier est une synthèse de travaux et réflexions bien connus aujourd’hui, et pour certains largement reconnus. Qui peut aujourd’hui ignorer, à l’exception de quelques positivistes naïfs, l’impact de la force bio-géo-chimique de l’action de l’Homme sur le Biosphère (significatif dans le cas du réchauffement climatique ou de la perte de biodiversité) ? Qui peut aujourd’hui ignorer, à l’exception de quelques commanditaires aux intérêts bien gardés, la réalité imminente du pic pétrolier ? Qui peut croire aujourd’hui à l’innocuité de certaines méthodes d’anthropotechnie pour le devenir de l’humanité de l’Homme ? Qui peut aujourd’hui ignorer les dégâts humains et écologiques considérables de l’agriculture productiviste ? Qui peut aujourd’hui fermer les yeux sur l’appropriation privée de l’innovation et sur la présence grandissante du marché dans les choix scientifiques et techniques ? A la lecture de cet ouvrage nous ne serons que plus convaincus de la nécessité d’une prise au sérieux de ce diagnostic. Mais c’est dans l’énoncé de quelques propositions intéressantes, sans pour autant être nouvelles, que cet ouvrage trouve sa pertinence. Car il ne s’agit pas tant de s’alarmer continuellement face à ces constats mais bien de revenir au cœur des problèmes pour soigner le « mal à la racine » : Quels savoirs pour une science ouverte ? Comment mettre la science en démocratie ? Quelles représentations des sciences et des techniques ? Comment stimuler l’innovation autrement que par le brevet ? Quelles relations entres sciences, techniques et sociétés ? Quelles places pour la société civile dans la recherche ? Comment prendre en compte une pluralité de savoirs ? Quelles éthiques pour les sciences et techniques ?

Repenser la science, repenser la technique, repenser les liens entre sciences, techniques et sociétés, voici les enjeux que cet ouvrage propose d’ériger en débats démocratiques. Au-delà des concepts amalgamant de « technoscience », voire même de « technologie », il s’agit d’entreprendre un processus de discernement pour faire émerger les pluralités, les conditions de leur considération et de leur agencement : pluralité dans les sciences, pluralité des disciplines, pluralité au sein des disciplines, pluralités des savoirs, pluralité des acteurs et enfin pluralité des enjeux et des considérations. Nous ne trouverons pas dans cet ouvrage un approfondissement de cet enjeu épistémologique majeur qui consiste à tolérer le pluralisme sans verser dans le relativisme. Pourtant, les auteurs affirment très justement que « la fin de l’idéologie du progrès », qui n’est ni la fin de « l’idée de progrès » ni le refus catégorique de la science ou de la technique, « interroge le type de savoirs à développer pour faire face à la complexité et intégrer l’existence d’incertitudes radicales ». Mais l’approche retenue par les auteurs est plutôt sociologique. Ils en appellent à « une recherche participative de plein air » qui se caractériserait par un rapprochement coopératif entre recherche publique, tiers-secteur scientifique et société civile non-marchande autour de problématiques co-construites. Le caractère coopératif est primordial dans le sens où il permet à chaque acteur de garder son autonomie. L’objectif n’étant pas de remplacer un pilotage de la science par le marché (ou par l’Etat) par un autre pilotage qui serait celui de la société civile et qui aboutirait à construire « une recherche à la demande ». Les auteurs considèrent que l’autonomie (à ne pas confondre avec l’extériorité sociale), la liberté et la sécurité financière des chercheurs sont des enjeux concomitant à celui de leur ouverture à la société.

Mais comment stimuler la recherche et l’innovation autrement que par le marché ou l’appropriation privée dans un objectif de servir un bien commun dans un cadre coopératif ? L’avènement des logiciels libres et de l’éthique hackers dans le domaine de l’informatique pourrait constituer un bon exemple. En ce sens, les auteurs en appellent à multiplier les « initiatives de libre accès aux savoirs pour leur permettre de se disséminer et de fertiliser toute la société », a contrario des logiques de brevet et de publications à accès payants. Ouvrir la science à la société pour que la société s’ouvre et participe à la science. Mais le temps des solutions miracles est révolu, aujourd’hui l’enjeu réside plutôt dans la multiplication d’initiatives et d’innovations citoyennes qui cherchent à rapprocher sciences et sociétés. Il en existe beaucoup qui constituent une véritable richesse, mais cela ne suffira pas. Souhaitons que ce livre, et plus largement l’action menée par la Fondation Sciences citoyennes, aient un écho positif sur les pouvoirs publics à toutes les échelles (y compris dans les organismes de recherches) ; condition nécessaire pour un réel changement qui permettra peut-être que 2030 se prépare avec les citoyens.

P.S. : Compte-rendu parue dans l’Humanité du 18 avril 2011

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