[CR] Éthique, technique et démocratie

Compte-rendu de l’ouvrage : Éthique, technique et démocratie. Bernard Feltz, Philippe Goujon, Bertrand Hériard-Dubreuil, Sylvain Lavelle, Walter Lesch (Eds) Academia-Bruylant, 2007, 308 p.

Cet ouvrage collectif est le premier numéro de la collection « Science, éthique et société » des éditions Academia-Bruylant. Il est le fruit d’un colloque international, organisé à Louvain-la-Neuve et à Lille, du 29 au 31 mai 2002, sous le titre « Éthique et complexité socio-technique ». Ce livre s’inscrit dans le champ des études en sciences, technologies et société (STS) et s’intéresse plus particulièrement aux « tensions éthiques entre le développement d’une technique pensée comme système complexe et une société marquée par la vision d’un fonctionnement démocratique » (p. 13). Il s’organise autour de quatre grandes parties regroupant les contributions de vingt-deux sociologues, économistes, philosophes, ingénieurs et scientifiques, qui traitent de questions d’éthique, de technique, de démocratie et de leurs interactions. L’angle choisi est celui de la complexité, avec pour objectif de ne pas réduire les enjeux éthiques de l’évolution technique et de l’innovation technologique aux seuls impératifs économiques. En ce sens, la recherche de nouvelles formes démocratiques pour contrôler l’évolution des sciences et de la technologie constitue la trame de fond des diverses contributions. Le pari que souhaite relever cet ouvrage est bien celui d’un renouvellement de l’éthique. Dans son introduction, Bernard Fetz donne le ton : l’éthique doit-elle se contenter d’un « rôle de figurant qui, au mieux, propose après coup un système de justification de décisions effectivement prises en fonction de déterminants qui lui sont complètement étrangers » (p. 7) ? Au contraire, l’ambition de cette publication est de chercher des alternatives à cette instrumentalisation de l’éthique, et en premier lieu dans la rencontre entre invention éthique et exigences démocratiques. Deux fondamentaux caractériseront cette rencontre : la prise en compte à la fois du pluralisme éthique inhérent à la démocratie et de la complexité des déterminants pour la prise de décision.

Les deux premières parties s’inscrivent dans le champ théorique. Il s’agit d’aborder la place, le statut et les conditions de possibilité de l’éthique. Dans un contexte de mondialisation économico-technologique, de civilisation technologique (H. Jonas), ce travail se fera d’abord en lien avec la complexité des processus de prise de décision (partie I), puis au sein des processus démocratiques de régulation de l’innovation technologique et de son articulation avec la politique (partie II). Les parties suivantes s’attachent à confronter les concepts et les théories alors exposés à la pratique. Les notions de « démocratie technique » et de « régulation démocratique » sont mises à l’épreuve à travers l’exemple du génie nucléaire, et plus précisément de la catastrophe de Tchernobyl (partie III). Enfin, avec beaucoup de pertinence, l’ouvrage se termine par le témoignage de plusieurs expériences de formations d’ingénieurs et de scientifiques aux enjeux développés précédemment (partie IV). Il est très difficile de résumer un livre aussi dense et divers. Nous choisissons d’en extraire trois aspects saillants qui, à notre avis, en font l’originalité, au détriment d’autres, tout aussi intéressants, mais que nous ne pourrions aborder autrement que superficiellement.

L’ambition d’un renouvellement de nos rapports à l’éthique technologique est bienvenue. Mais la tâche est périlleuse. Elle implique de travailler sur les concepts, les traditions, les visées. Par exemple, certains contributeurs de ce livre choisissent de penser l’éthique technologique à travers le concept de complexité. C’est le cas du philosophe de la technologie Carl Mitcham, qui pense que les diverses formes de complexité – scientifique, technologique, sociale – impliquent de penser un nouveau type de complexité, celui de l’éthique elle-même. Il en appelle donc à la construction d’une « éthique de la complexité » (p. 32), comme dépassement ou transformation des traditions théoriques en éthique : en premier lieu, dépassement des éthiques utilitaristes, et plus précisément de l’approche éthique qui concentre sa réflexion sur les conséquences (le conséquentialisme), et du catastrophisme. Alors que l’éthique technologique s’est souvent centrée sur le comportement individuel des ingénieurs, comme micro-éthiqueou « éthique individuelle » (p. 34), elle devrait maintenant se concentrer sur des enjeux à grande échelle, comme méta-éthiqueou « éthique de la décision publique » (p. 34).

Dans le même ordre d’idée, alors que C. Mitcham en appelle à une éthique de la complexité à l’heure de la complexité, Peter Kemp en appelle à une mondialisation de l’éthique technologique à l’heure de la mondialisation économico-technologique. Dans la lignée de sa thèse sur la nécessité de subordonner la logique technico-scientifique à une logique humaine (L’Irremplaçable : une éthique technologique, Paris, Cerf, 1997), il nous propose, dans sa contribution, de penser l’individu comme un « citoyen du monde » (p. 38) responsable. La mondialisation de l’éthique se constituera autour de valeurs universellement partagées par ces citoyens du monde : autonomie, dignité, intégrité, vulnérabilité.

Parallèlement à ces appels au renouvellement–, à la complexification et à la mondialisation – de l’éthique, la contribution de Sylvain Lavelle nous apporte un éclairage théorique intéressant qui engage à un renouvellement épistémologique. Il démontre que la signification de la connaissance ne peut être déterminée qu’à partir de son contenu, mais qu’elle dépend aussi de l’usage qui en est fait (p. 81). Ainsi, les oppositions trop rigides entre théorie et pratique ou entre connaissance fondamentale et connaissance appliquée n’ont plus de sens. Cela est essentiel pour ouvrir à l’éthique un champ des possibles qui ne se limite pas à intervenir en aval sur les connaissances dites appliqués. Si, dans tous les cas, « connaître c’est agir », et agir c’est convoquer l’éthique, alors il faut repenser la place et le statut de l’éthique.

Alors que « les décisions sont souvent prises par considération de la faisabilité technique, des possibilités économiques et de l’opportunité politique » (p. ?), ce livre nous invite à rendre à l’éthique son rôle subversif, ou en tout cas une certaine autonomie de critique. Par certains aspects, il place la réflexion éthique dans une posture de résistance, comme une incitation à ne pas « capituler devant la complexité de la technique, qui dépasse depuis longtemps les catégories simples du bien et du mal » (p. 289). Une des conditions pour que l’éthique accède à cette autonomie se trouve subordonnée à l’exigence du renouvellement de la réflexion théorique à ce sujet, notamment dans ses rapports à la démocratie. L’éthique serait convoquée « pour faire respecter les exigences de la démocratie » (Lavelle, p. 83). Serait-ce alors un rôle de substitution à la politique ou, au moins, à ses carences ? C’est une possibilité, nous dit S. Lavelle, mais seulement indirecte et temporaire : « l’éthique joue en premier lieu le rôle d’un révélateur des lacunes de la décision, avant de laisser la place en second lieu au travail propre de la politique » (p. 84). Ce rôle de médiateur entre situations et politiques, attribué à l’éthique, est décliné par trois types de rapports éthiques – entre capitalisme et technique (Ève Chiapello), entre espace public et régulation de la technique (Pierre-Benoît Joly) et enfin entre experts et médias (Gustavo Guizzardi) –, puis en l’insérant dans les débats sur le principe de précaution (Ewin Zaccaï, Hamid Chifri). Nous retiendrons ici le travail sur les rapports entre technique et capitalisme, et la place de l’éthique dans ces rapports.

En introduction de la première partie, Philippe Goujon fait remarquer que l’évolution technologique « paraît être soumise à la seule loi du marché et du profit au détriment d’autres considérations relevant de l’intérêt du public et du bien commun » (p. 13). C’est un des grands mérites de ce livre de ne pas évacuer les questions de globalisation, de mondialisation de l’économie et du capitalisme. È. Chiapello pose une question pertinente (p. 96) : « […] est-il possible d’endiguer les problèmes posés par la technique sans sortir du capitalisme ? » Quelle marge critique possède l’éthique dans ce processus ? L’auteure pointe, à juste titre, la capacité du capitalisme à « entendre la critique et à s’en servir pour éviter que celle-ci lui soit mortelle » (p. 98). Pour se parer contre ce genre d’instrumentalisation, les réponses peuvent être multiples. Une des lignes de fuite possibles est de convenir que l’éthique technologique doit s’armer théoriquement et épistémologiquement pour garantir son autonomie. Il ne s’agit pas seulement « d’inscrire l’éthique dans l’univers de la rationalité » (Ladrière, p. 84), mais aussi de penser ses rapports avec une multiplicité de rationalités. Si l’on ne veut pas faire de l’éthique une caisse d’enregistrement des déficits moraux du système capitaliste mais, au contraire, lui redonner son statut critique, il est nécessaire de lui accorder une relative autonomie théorique et épistémologique. En ce sens, les réflexions épistémologiques autour de l’éthique technologique sont autant de défis à relever. Cette approche de l’éthique suppose des exigences importantes : nécessité de complexifier l’éthique pour prendre en compte une multiplicité de paramètres, une multiplicité de points de vue et une possibilité d’insertion dans de véritables processus interdisciplinaires. L’évaluation éthique des choix techniques en sera enrichie. Cet ouvrage nous en donne une substance non négligeable qu’il sera bon de prolonger.

 

P.S. : Compte-rendu parue dans Natures Sciences Sociétés, n°17, 2009

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