[CR] Global Food Security: Ethical and Legal Challenges

Compte-rendu de : Global Food Security: Ethical and Legal Challenges. Carlos M. Romeo Casabona, Leire Escajedo San Epifanio, Aitziber Emaldi Cirión (Eds) Wageningen Academic Publishers, 2010, 532 p.

Depuis 1999, l’European Society for Agricultural and Food Ethics (EurSafe) organise, chaque année ou de façon bisannuelle, un congrès international sur les enjeux éthiques liés à l’agriculture et à l’alimentation. En 2010, son 9e congrès s’est déroulé à Bilbao (Espagne).

L’ouvrage présenté ici réunit l’ensemble du travail de ce congrès, soit 85 contributions (dont deux françaises) de 172 auteurs venant d’une quinzaine de pays européens – majoritairement d’Europe du Nord (Pays-Bas, Angleterre, Suède, Danemark). En dépit de la qualité variable des contributions, l’ensemble de l’ouvrage donne à voir une grande et rare diversité de réflexions et de perspectives sur l’éthique dans les domaines de l’agriculture et de l’alimentation. Mais cette diversité est aussi déconcertante pour le lecteur, car elle rend toute synthèse impossible. Parmi les nombreuses contributions, toutes ne centrent pas leur analyse sur le concept de sécurité alimentaire, mais abordent également celui d’innocuité alimentaire (safety food) ou encore de souveraineté alimentaire (food sovereignty). Le concept de sécurité alimentaire peut se définir comme une vigilance sur la disponibilité de l’alimentation et son accès pour tous ; celui d’innocuité se concentre sur la qualité et la sécurité sanitaire des aliments ; alors que le concept de souveraineté alimentaire, dont la dimension est plus prescriptive, vise à assurer et à promouvoir la capacité de chaque peuple à l’autodétermination alimentaire. Les sujets abordés sont également multiples : rôle des biotechnologies (OGM, biologie synthétique) dans la sécurité alimentaire ; rôle des systèmes de production locaux et traditionnels ; impacts des politiques liées au changement climatique ; protection des consommateurs et étiquetage des aliments ; participation des publics dans la gouvernance alimentaire européenne ; problématique de la production d’énergie à partir de végétaux ou encore questions d’éthique animale.

Si la synthèse est impossible, dessinons toutefois le tableau des enjeux soulevés par l’ouvrage. Le thème général est celui de la sécurité alimentaire prise dans sa dimension globale, thème qui fait écho à une actualité récente et peu rassurante dans ce domaine, notamment depuis les dernières émeutes de la faim en Afrique et en Amérique latine. Les différents articles exposent le défi de notre temps, qui semble maintenant largement partagé : il s’agit d’assurer une sécurité alimentaire aux 6,8 milliards d’habitants actuels de la Terre dans le cadre d’un développement écologiquement soutenable, socialement équitable et responsable envers les générations futures. Et cela, dans la perspective quasiment certaine d’une augmentation de la population mondiale d’environ trois milliards d’habitants à l’horizon 2050. Pour Mathias Kaiser, président d’EurSafe et directeur du Comité national d’éthique de la recherche en science et technologie de Norvège, la sécurité alimentaire mondiale doit faire face à cinq défis majeurs : la croissance démographique ; le changement climatique ; les limites à l’exploitation des ressources naturelles ; les relations entre nos habitudes alimentaires et notre santé ; et enfin l’instabilité du marché international. Se posent donc des questions tant scientifiques et techniques qu’économiques et politiques.

Mais le problème est aussi éthique, notamment lorsqu’il s’agit d’évaluer la pertinence, l’utilité ou les enjeux du développement scientifique qui ambitionne d’apporter des réponses à ces défis. C’est là le message principal que cet ouvrage cherche à faire passer : l’éthique est un élément important de la problématique, en interaction avec les autres dimensions, mais non subordonnée. En particulier, l’éthique est invitée à ne pas se réduire à une analyse coût/bénéfice, dont les présupposés et les méthodes sont d’ordre économique. Mais quelle forme l’éthique devrait-elle prendre et quels objectifs doit-on lui assigner ? Le résultat d’une enquête, réalisée par Magalhães-Sant’Ana et al. auprès de 85 écoles vétérinaires en Europe, montre qu’il n’y a pas d’objectifs communs explicites sur l’enseignement de l’éthique en Europe pour les futurs vétérinaires – ni en termes de méthodes ni en termes de finalités. Par ailleurs, l’article de J. Lassen montre que la prise en compte d’une « considération éthique large », dont l’injonction semble partagée, n’est pas si évidente dans les débats politiques contemporains, notamment celui sur les OGM végétaux. En relatant le débat sur ce sujet au Parlement danois en 2002, l’auteur conclut que l’éthique en fut la grande absente, souvent confondue avec les dimensions économiques, sociales ou culturelles. À la lumière de cette enquête, J. Lassen cherche à démontrer deux faits importants : (i) l’absence de points de vue ou d’arguments éthiques, en tant que tels, a fortement contribué à l’incompréhension du public sur la position des parlementaires danois ; (ii) ces débats politiques contrastent profondément avec ceux qui concernent des sujets directement liés à l’animal ou à l’humain (comme les animaux génétiquement modifiés ou la fertilisation in vitro), dans lesquels l’éthique semble avoir une place réelle. Se pose donc la question suivante : L’éthique aurait-elle un espace d’intervention limité à des sujets de prédilection ? Sans y répondre directement, l’article de F. Lord et L. Létourneau tente de démontrer le contraire. Les auteurs cherchent à donner un sens à la demande d’intégration de l’éthique dans les processus de régulation des biotechnologies par un exposé des moyens et des objectifs de cette inclusion. Parmi les moyens, les auteurs proposent de réintégrer les jugements de valeur dans les processus d’évaluation des risques – permettant une régulation plus exclusivement portée sur des données technico-scientifiques (science-based-regulation) – et de renforcer la robustesse des standards éthiques. Deux objectifs principaux pourraient guider ce travail :

  1. la promotion de différentes conceptions de la légitimité des prises de décision réglementaires ;
  2. le contrôle du développement technico-scientifique.

Ces objectifs militent pour une gouvernance démocratique laissant une large place aux acteurs, en opposition à la démocratie technique centrée sur une analyse technico-scientifique des risques. Par ailleurs, cet article nous enseigne que la place et le statut de l’éthique sont à travailler de façon fondamentale en revenant sur des blocages épistémologiques majeurs qui ne permettent pas une intégration robuste de celle ci. Notons, par exemple, la dichotomie stricte entre faits et valeurs : c’est une condition épistémologique de la conception binaire de l’analyse des risques qui consiste à croire que la science et les techniques expertes, de l’ordre de la théorie et des faits, sont en mesure d’identifier, d’objectiver et de quantifier les risques de façon neutre et objective, et que seul ce travail peut éclairer les processus de gestion et de communication des risques, ainsi que les prises de décision.

Il ne s’agit là que de quelques éclairages parmi les nombreuses potentialités de cet ouvrage. En conséquence, nous invitons le lecteur à découvrir par lui-même les travaux des différents congrès d’EURSAFE (ils ont tous fait l’objet d’une publication, mais restent peu connus en France), qui mêlent de façon assez subtile des débats théoriques de fond, des exemples très concrets et l’exposé d’outils innovants dans le domaine de l’éthique – le tout avec un esprit d’ouverture très appréciable.

P.S. : Compte-rendu parue dans Nature Sciences Sociétés, n°20, 2012

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