[CR] La maladie du temps. Sur la maladie d’Alzheimer

Fabrice Gzil. La maladie du temps. Sur la maladie d’Alzheimer, PUF, Questions de soin, 2014

Penser le soin et le temps ensemble, dans l’impossibilité de leur disjonction. Telle est l’ambition du philosophe Fabrice Gzil qui prend appui pour cela sur la maladie d’Alzheimer, « maladie du temps par excellence ». L’auteur donne trois raisons à cette thèse de l’Alzheimer comme maladie du temps : parce qu’elle est devenue la maladie mythique du temps présent, du fait de la temporalité particulière de son évolution et en raison des profondes modifications du vécu temporel qu’elle occasionne.

Le premier argument relève d’une conjoncture particulière dans laquelle la maladie d’Alzheimer est devenue une « maladie emblématique », la « maladie mythique du monde contemporain ». Ici, l’auteur soutient la thèse selon laquelle Alzheimer joue « la même fonction anthropologique qu’ont jouée par le passé la peste, la lèpre, la syphilis et le choléra, et plus récemment la tuberculose, le cancer et le sida ». En ce sens, elle véhiculerait les peurs et les angoisses du temps présent, la mort, la vulnérabilité, la dépendance mais aussi l’incomplétude et l’incertitude de nos savoirs. Selon Fabrice Gzil, cette métaphorisation de la maladie d’Alzheimer, dont l’un des travers est la sur-détermination de ses impacts, est problématique. Elle implique une vision alarmiste de la maladie qu’il faudrait éradiquer car elle renverrait à une anomalie de l’humanité. Et, en même temps, tel est le paradoxe, il ne faut pas minimiser ni la particularité ni l’ampleur de cette maladie. Ainsi, l’auteur s’interroge « Comment sensibiliser aux difficultés rencontrées par les personnes malades et leur entourage, sans dépeindre comme n’étant plus une vie, ou comme n’étant plus une vie digne d’être vécue, le fait de vivre avec la maladie d’Alzheimer ? ».

Le second argument que l’auteur avance pour faire de la maladie d’Alzheimer une maladie du temps tient à sa temporalité d’évolution. Son apparition est qualifiée par l’auteur d’ « insidieuse » dans la mesure où le diagnostic précoce est actuellement incertain et que les premiers symptômes sont souvent difficilement identifiables. Ensuite, la maladie d’Alzheimer est une maladie chronique qui, si elle évolue, s’installe définitivement. Il n’y a pas d’amélioration possible, de réparation, de retour en arrière. Il ne s’agit donc pas de la vaincre mais de vivre avec. Mais cette irréversibilité n’est pas synonyme de linéarité, l’évolution de la maladie procède par crises, par paliers. Il s’agit donc bien d’une temporalité particulière qui invite à repenser notre rapport au temps de la maladie et par conséquent à la façon de prendre soin de l’autre, vulnérable dans la maladie.

Cela nous amène au troisième argument proposé par l’auteur qui tient cette fois-ci à la personne malade elle-même et à son rapport au temps. Dans nos sociétés de l’accélération, le ralentissement conséquent des rythmes et des vitesses liés au grand âge et, a fortiori, à la maladie d’Alzheimer est profondément déstabilisant. De façon criante, les malades d’Alzheimer nous invitent à faire vivre une forme de chrono-diversité sociale. Mais, nous dit Fabrice Gzil, « ce qui caractérise la temporalité des personnes malades, ce n’est seulement une différence de tempo. Ce n’est pas seulement leur lenteur croissante, par opposition à notre goût ou à notre habitude de la vitesse. C’est aussi la perception du temps, la façon de vivre le temps ». Entre un passé évanescent et un avenir obstrué, que reste-il ? A quoi s’accrocher ? Comment se repérer, s’orienter ? Comment habiter le monde ? Comment faire monde commun ?

C’est ici que l’on identifie la réflexion la plus intéressante de cet ouvrage. Pour lutter contre l’indifférence ou pour contredire l’impossibilité du soin face des situations profondément déstabilisantes, il convient d’engager notre humanité dans la construction d’un commun avec et pour les personnes malades, dans toute l’épaisseur du présent. Considérer l’Homme en tant que tel, en tant qu’Un, cet Homme-sans-qualité, cet Homme ordinaire indépendamment de ses projections sur des écrans anthropologiques. Il s’agit d’un enjeu éthique, voilà ce que la maladie d’Alzheimer nous donne à penser. La réflexion sur le temps est donc précieuse et ce livre de Fabrice Gzil très utile. Prendre soin du temps, prendre le temps du soin, considérer l’Homme tel quel.

Léo Coutellec

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