[CR] Le plus beau but était une passe. Jean-Claude Michéa (2014)

Le plus beau but était une passe. Ecrits sur le football, de Jean-Claude Michéa, Edition Climats, 2014

Praticien et fin connaisseur du people’ game par excellence,  « mendiant du beau jeu » (expression qu’il reprend de Eduardo Galeano), Jean-Claude Michéa compile dans ce nouvel ouvrage quatre écrits sur le football qui forment un ensemble tout à la fois passionnant et instructif. Première surprise offerte à la lecture, une philosophie du football est non seulement possible mais elle est aussi, et surtout, souhaitable. Et cette philosophie que Michéa cherche à construire, si elle est critique ne sera pas pour autant méprisante ou condescendante envers ce sport. A l’inverse de certaines critiques du sport qui voient dans l’essence même de celui-ci une visée « guerrière », voire « fasciste », Michéa s’interroge : les inquiétantes dérives que nous constatons avec le sport business (dopage, corruption, spéculation, médiatisation grotesque, …), représentent-elles « le développement logique et inexorable de l’essence même du sport » ou, au contraire, n’expriment-elles pas plutôt « un processus de dénaturation d’une essence, au départ, infiniment plus complexe » (p. 44) ? L’auteur cherchera dans cet ouvrage à démontrer qu’il existe bien une essence du football qui dépend d’une certaine philosophie qu’il nous faut mettre dans la perspective d’un contexte politique donné. Ainsi, cette « philosophie du football » n’est pas axiologiquement neutre, elle se traduit par une série de tensions qui sont très clairement explicitées par l’auteur, n’hésitant pas à en appeler à l’histoire de ce sport pour illustrer son propos.

La principale tension est d’ordre stratégique et mobilise une connaissance précise des modalités du jeu. Le football moderne est marqué par « la primauté absolue du moment défensif », véritable philosophie libérale appliquée à ce sport où le « moindre mal » est préféré à la « beauté du jeu ». Pour l’auteur, ce football « dépourvu de toute imagination » est devenu la forme normale d’un sport transformé en « puissante industrie mettant en jeu des intérêts financiers considérables ». De fait, perdre un match devient progressivement un « drame économique », d’où la préférence exagérée pour la défense sur l’attaque, d’où la règle absolu du « footballistiquement correct » : avant toute chose ne pas prendre de but. Bien entendu, parce que tous les matchs ne peuvent être « nuls », il reste une nécessité de marquer des buts pour gagner. Mais selon Michéa, cette nécessité secondaire ne repose plus sur une « culture spécifique et sur des phases construites et apprises à l’entrainement mais seulement sur les erreurs de l’adversaire (c’est le principe du contre), l’exploit individuel (impossible à programmer) et sur les coups de pied arrêtés » (p.31). Selon l’auteur, c’est ce choix de philosophie de jeu qui rend aujourd’hui tant de matchs ennuyants à regarder.

A contrario, ce que Michéa appelle le « football socialiste » se caractérise par le privilège donné à la construction du jeu dont « l’art de la passe et le mouvement collectif » ont toujours été les éléments structurants. Historiquement, c’est le « passing game » ( ou « jeu écossais ») qui caractérise le football ouvrier et populaire contre le « dribbling game » du football aristocratique. Alors que ce dernier était basé sur « le vieil idéal aristocratique de la prouesse individuelle », la grande invention des clubs ouvriers de la fin du XIXème siècle fut de « considérer que le football association était une pratique collective, et qu’en conséquence, c’est l’art de la passe (c’est à dire de savoir donner un ballon à un partenaire) qui constituait le geste fondateur de ce sport » (p.62). On comprend alors le choix du titre du livre « Le plus but était une passe » que l’auteur reprend d’une célèbre réplique du personnage Eric Cantonna dans le film de Ken Loach, Looking for Eric : « Mon plus beau but ? C’était une passe ». Le beau jeu c’est donc l’œuvre d’un collectif solidaire « dans lequel chacun prend plaisir à jouer en fonction des autres et pour les autres » (p. 64).  Michéa voit dans la mythique équipe hongroise de Gusztav Sebes l’un des meilleurs représentants de ce « football socialiste » qui aura marqué ce sport dans les années 1950 et 1960.

Comme l’auteur l’a montré dans ses précédents écrits, la logique libérale se définit par une philosophie du moindre mal basée sur une anthropologie pessimiste selon laquelle les hommes sont condamnés à agir selon leur propre intérêt de façon complètement égoïste. Avec le foot business, cette logique libérale commande « la vérité du terrain lui-même » : la défaite étant devenue la figure du pire, l’objectif étant de sécuriser ses investissements, la stratégie du moindre mal est constamment privilégiée rendant les matchs ennuyeux, voire comme le dit l’auteur « soporifiques ». Ainsi « peu importe la manière, il n’y a que le résultat qui compte » devient le leitmotiv de la plupart des entraineurs (p. 74). C’est contre cette philosophie du moindre mal, philosophie libérale appliquée au foot, de culture essentiellement défensive et qui privilégie les qualités purement physiques des joueurs que Michéa s’élève.

Et l’on peut constater dans ce livre que l’auteur s’engage aussi concrètement et localement pour défendre une certaine conception populaire et collective du football. Dans son appel à sauver le stade de football du quartier Beaux-Arts/Pierre-Rouge de Montpellier, menacé par le projets immobiliers des services de la ville, il rappelle l’importance du football populaire pour la vie sociale d’un quartier, pour « faire société » dans un contexte de mixité culturelle et de difficultés sociales, pour maintenir des espaces de gratuité qui favorisent la valeur d’usage sur la valeur marchande.

Finalement, le grand mérite de cet ouvrage est qu’il ouvre un espace de pensée et de pratique assez enthousiasmant. Faire une critique sans concession de l’emprise capitaliste sur le football ne doit pas se transformer en mépris pour ce sport d’origine populaire et pour ceux, massivement d’origine populaire, qui continuent à le pratiquer et à l’admirer.  Plutôt que la formule méprisante d’ «opium du peuple », Michéa préfère parler de « passion populaire » dévouée par l’emprise libérale sur la qualité du jeu et dénaturée par la récupération capitaliste qui la transforme en parts de marchés. Mais pour Michéa, le meilleur critique de ce dévouement et de cette dénaturation, ce n’est pas l’intellectuel de gauche classiquement méprisant envers ce sport populaire, mais plutôt le fin connaisseur, l’aficionado, le passionné qui ne s’y trompe pas : « Son œil exercé perçoit trop bien le lien nécessaire entre l’invasion de son sport favori par l’argent roi et le développement d’un jeu fondé sur le renforcement des défenses et la spéculation sur la contre, la disparition presque complète de l’offensive, de la création, du plaisir de jouer, autrement dit, de ces vertus qui, pendant des décennies, ont fait du football un sport du peuple, par le peuple, pour le peuple » (p.109).

Plutôt qu’un mépris envers des masses qui seraient abruties et shootées à l’opium foot business, et sans pour autant ignorer les mécanismes de manipulation autour du football pour le bénéfice des forces de l’argent, Michéa nous offre une analyse philosophique très stimulante au cœur de la pratique de ce jeu, dans le lignée du livre d’E. Galeano, Football. Ombre et lumière (1998), et en continuité avec ses écrits philosophiques qui cherchent à donner une pertinence à la common decency de Orwell.

 Léo COUTELLEC

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