[CR] L’âge des Low Tech. Vers une société techniquement soutenable

Philippe Bihouix. L’âge des Low Tech. Vers une société techniquement soutenable, Seuil, collection « Anthropocène », 2014

Pour l’auteur, le plan des « thuriféraires de la technique » est assez clair : « pour l’énergie, on finira bien par avoir la fusion nucléaire ou au moins les surgénérateurs qui règleront le problème des réserves limitées d’uranium 235. Ou, pour les plus « verts », des renouvelables bien propres et de l’hydrogène à gogo pour le stockage et les voitures. Et, en attendant, le nucléaire de génération 3 (type EPR), les gaz et les pétroles de schiste nous permettront largement de voir venir ! Contre le changement climatique, on fera de la capture et du stockage de C02. Quand au problème des métaux, c’est simple, puisqu’ils sont recyclables à l’infini : vive « l’économie circulaire » ! Et pour la production alimentaire mondiale, les plantes génétiquement modifiées, avec en complément l’aquaculture pour faire face à l’effondrement avéré des stocks de poissons sauvages » (pp. 60-61). Vecteurs efficaces d’une économie de la promesse, ces appels à l’ « in-no-va-tion » pour une « croissance verte » et des « produits high tech propres et économes en ressources » seraient donc la réponse aux crises multiples que subissent nos sociétés, notre seul salut ! Philippe Bihouix, ingénieur et spécialiste de la finitude des ressources minières, à l’appui d’une argumentation solide et documentée, va déconstruire cette « vision idyllique » en démontrant point par point ses faiblesses, en commençant par invalider par les faits « les dernières tartes à la crème high tech » (p.83).

Selon l’auteur, il convient d’avoir une vision rigoureuse de la matérialité de la crise écologique, qu’il aborde dans son ouvrage comme une crise de la qualité et de l’accessibilité des ressources non renouvelables, essentiellement les énergies fossiles et les métaux. Pour contrer la croyance selon laquelle il n’y aurait aucun risque de pénurie, que le seul enjeu est celui de l’exploitation de nouvelles ressources ou de nouveaux gisements, Bihouix développe sa théorie du « peak everything ». Certes, nous dit l’auteur, « il reste encore beaucoup d’énergie fossile sous nos pieds, mais il faut mettre toujours plus d’énergie pour l’extraire, et la mise en production est de plus en plus compliquée » (pp. 64-65). Et si le pétrole est emblématique de ce problème (le fameux « peak oil »), cela concerne toutes les énergies fossiles et les métaux. Ce que Bihouix appelle « peak everything » doit se comprendre comme une implication réciproque des problèmes de qualité et d’accessibilité des deux principales ressources non renouvelables. L’auteur donne l’exemple des besoins en métaux pour l’exploitation du pétrole : «  il suffit de comparer un simple puits texan avec son homologue deep offshore, gigantesque plate-forme métallique entourée d’une nuée de bateaux de ravitaillement, d’hélicoptères, des forages directionnels de haute technologie, etc » (p.66). Et ce lien étroit entre énergie et métaux est également problématique pour ce qui concerne les énergies renouvelables qui font appel massivement aux ressources métalliques et des plus rares (ex. : le gallium, l’indium, le sélénium, le cadmium, le tellure pour les panneaux photovoltaïques à haut rendement). Pour Bihouix, se présente à nous un problème systémique sans précédent : il nous faut dépenser plus d’énergies pour extraire des métaux moins concentrés, et il nous faut plus de métaux pour une énergie moins accessible. Pour faire face à ce « peak everything », pic géologique et énergétique, l’économie circulaire, notamment le recyclage, ne serait-elle pas la solution au problème d’accessibilité et de la qualité des métaux ? Encore une illusion d’ « ingénieurs thaumaturges » nous démontre Bihouix car « le cercle vertueux du recyclage est percé de partout » (p. 68) : pour la plupart des « petits métaux », le pourcentage de récupération ne dépasse 25%, et ceci est notamment du à la complexité des produits, des composants et des matières. Ainsi, pour monter le taux de recyclage, c’est toute la conception des objets qu’il faut revoir contre l’emballement du high tech soit-il « vert », bourré d’électroniques et de métaux rares. Ainsi, face à la pénurie de ressources accessibles et de qualité, les nouvelles technologies vertes, complexes et consommatrices en ressources rares, sont loin d’être la panacée. Et si à ces constats, on rajoute l’effet rebond et l’emballement des besoins, alors c’est clairement vers une toute autre direction qu’il nous faut nous engager. Et ce n’est pas la bio-économie, les nanotechnologies ou l’économie 2.0 qui permettront de surmonter, selon l’auteur, les contradictions profondes d’une « société extravististe, productiviste et consumériste ».

Après ce premier acte assez convainquant – la fuite en avant actuelle la plus rapide possible pour promouvoir des innovations high tech ne résout pas le problème, pire, elle ne fait que l’aggraver -, nous entrons dans ce qui est le cœur de l’ouvrage de Bihouix, les principes d’une « basse technologie ». Selon l’auteur, l’enjeu se formule ainsi : nous n’avons pas à choisir entre croissance ou décroissance mais « entre décroissance subie – car la question des ressources nous rattrapera à un moment ou un autre – ou décroissance choisie » (p. 113). Sans aucune hésitation, l’auteur choisie la deuxième alternative, celle qui « vise à réduire, au plus vite et drastiquement, la consommation de ressources par personne » (p. 112). C’est la voie des low tech, des basses technologies. Contrairement à ce que l’on peut lire sur la toile derrière ce terme, il ne s’agit pas pour l’auteur de faire l’apologie de bonnes technologies vertes mais plutôt, dans une démarche inaugurale, de poser quelques principes (qui ne sont pas tous techniques) qui permettront d’identifier un champ de réflexion et d’action pour « une civilisation techniquement soutenable ». Ainsi, Bihouix propose sept principes qui forment, nous semble-t-il, une véritable philosophie de la technique : remettre en cause nos besoins ; concevoir et produire réellement durable ; orienter le savoir vers l’économie des ressources ; rechercher l’équilibre entre performance et convivialité ; relocaliser sans perdre les « bons » effets d’échelle ; «  démachiniser » les services ; savoir rester modeste. Sans détailler chacun de ces sept principes donnons quelques éléments sur la question des besoins et sur celle de la conception des objets. Pour l’auteur, remettre en cause nos besoins, c’est d’abord prendre le problème à sa source « plutôt qu’en tentant d’en gérer les conséquences à coups de normes et de contrôles, de mesures palliatives, de réglementations complexes » (p. 117). Il s’agit d’appliquer un principe de simplicité qui vise à supprimer certains gâchis pour faire baisser considérablement notre consommation matérielle sans pour autant entamer « si grandement » notre « confort ». Cela rejoint une position anti-extractiviste selon laquelle la meilleure ressource c’est celle que l’on ne consomme pas. Et les propositions sont assez concrètes – interdire le million de tonnes non sollicités d’imprimés publicitaires par an, mutualiser les machines et les outils, brider tous les moteurs à 120km/h voire 90km/h … – et parfois drôles – « imprimer certains journaux et périodiques sur un papier suffisamment doux pour servir ensuite de papier hygiénique » (p. 124). Parmi les autres principes des low tech, nous trouvons la question de la conception des objets à partir de laquelle l’auteur introduit les aspects de convivialité, de « réparabilité » et de relocalisation, contre les high tech dont l’obsolescence est programmée. Notons que le dernier principe low tech, celui de la modestie, est finalement assez structurant dans l’argumentation de l’auteur car selon lui il devient indispensable de sortir de l’économie de la promesse, de la recherche de la solution miracle, du plan construit d’avance pour un avenir radieux. L’avenir qui s’offre avec les low tech n’est pas donné, il se construit au quotidien dans la recherche de solutions adaptées mais en référence à quelques principes boussoles, soient-ils imprécis, pour « essayer de garder le cap ».

Dans le troisième acte, « la vie quotidienne aux temps des basses technologies », l’auteur cherche à évaluer comment ces principes low tech peuvent s’appliquer à différents domaines : l’agriculture et l’alimentation ; le transport et l’automobile ; le bâtiment et l’urbanisme ; produits de consommation, sports et loisirs, tourisme ; nouvelles technologies, informatique et communication ; banques et finances ; déchets ; énergie. Bien que les propositions avancées par l’auteur ne soient complètement originales – beaucoup d’écrits ces dernières années mettent en avant des alternatives très concrètes dans tous ces domaines – son angle d’attaque particulier, qui est celui de la réduction des prélèvements de ressources, donne à cette partie un réel intérêt pédagogique sur la façon dont les principes low tech peuvent se traduire en mesures concrètes.

L’ouvrage se termine par un quatrième acte, beaucoup moins technique et beaucoup plus politique, de réflexions sur les conditions de cette transition. Car Bihouix n’est pas naïf. Ses principes low tech, et les quelques propositions concrètes qui les accompagnent, se heurtent à un contexte lourd, celui de l’accélération croissante de nos sociétés, celui de l’emprise quasi-hégémonique du capitalisme sur toutes les sphères de nos vies. Bihouix en est conscient, le changement radical de paradigme technique qu’il préconise doit s’accompagner d’une réflexion tout aussi profonde et exigeante sur les aspects culturels, économiques, moraux et politiques d’une transition sociale et écologique. Bihouix en est conscient, parce que les signes avant-coureurs de l’ « effondrement » sont là, le statu quo est impossible. Il voit aussi très justement que la « question de l’emploi » est centrale : « La défense de l’emploi est l’argument numéro un invoqué pour continuer à accélérer malgré le mur, et empêcher toute radicalité dans l’évolution réglementaire » (p. 280). Le programme de basses technologies présenté dans cet ouvrage mettrait effectivement à mal de nombreuses activités économiques. « Bon, d’accord et alors ? Que se vayan todos, qu’ils s’en aillent tous » répond l’auteur. « Dans un monde sobre en technologie et en consommation, qu’avons-nous à faire en effet d’une production massive d’aluminium, qui sert aujourd’hui à fabriquer des portières de voiture, des encadrements de fenêtres pour les tours de bureaux et des emballages individuels pour les gâteaux industriels à l’huile de palme ? » (p. 281). La transition n’est pas un long fleuve tranquille, l’enjeu est bien « d’accepter, d’assumer, de gérer les conséquences sociales – inévitables – de la transition » (p.281). Mais si la question de l’emploi est certes un alibi facile pour ne rien changer, elle reste néanmoins majeure selon Bihouix car « il n’est pas question de laisser sur le carreau les salariés ». Une autre façon de dire que préoccupations écologique et sociale sont indissociables, et l’auteur d’avancer l’idée controversée dans les milieux de la gauche radicale de « revenu universel de base » (p. 286), celle d’une réduction drastique du temps de travail pour mieux le partager, mais aussi la perspective selon laquelle « le retour à une consommation paisible, fondées sur des objets réparables, sur des circuits économiques courts, ancrés localement, pourrait très bien créer de nouveaux emplois » (p. 289). Ici, évidemment, l’exemple du potentiel d’emplois dans une agriculture biologique, paysanne et locale est significatif (l’auteur l’estime à 3 millions, secteur agro-alimentaire compris).

Dans tous les cas, pour Bihouix, l’attentisme, le fatalisme ou le « survivalisme » n’ont pas leur place, car la transition n’est pas seulement nécessaire, elle est possible. L’horizon désirable des low tech qu’il cherche à construire pourrait bien constituer un nouvel imaginaire technique susceptible de contribuer, effectivement, à la continuité d‘un monde humain. Cet ouvrage n’est donc pas seulement bon, il est une pièce fondatrice pour toute pensée émancipatrice qui cherche les voies d’un changement radical.

Léo Coutellec

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s